v 2.0
« »




BEST : À la hauteur des attentes? Troisième partie

Voici la troisième partie d’une série sur les travaux du groupe BEST, présentés à la fin du mois d’octobre 2011, et qui ont fait couler beaucoup d’encre dans la blogosphère.

Si ce n’est déjà fait, je vous invite d’abord à lire la première et la seconde partie.

Je traiterai cette fois de l’argument principal à l’origine du tourbillon médiatique sur le web, à savoir que Dr. Richard Muller (directeur du projet) serait un sceptique établi du RCA et qu’il aurait retourné sa veste en lien aux résultats obtenus…

Dr. Richard Muller, sceptique du RCA?

Tel que mentionné plus haut, l’un des arguments forts au coeur de cette «campagne médiatique» est que le directeur de BEST, Dr. Richard Muller, serait un soi-disant sceptique du RCA (réchauffement climatique anthropique).

Comme les résultats du groupe sont en accord avec les séries existantes (CRU, GISS et NOAA), c’est-à-dire confirme le réchauffement du dernier siècle, on en déduit que les arguments des sceptiques tombent à l’eau.

L’astuce prend également de la force via le texte de Muller publié dans le Wall Street Journal, où le scientifique indique qu’«il n’y a plus lieu d’être sceptique»!

But now let me explain why you should not be a skeptic, at least not any longer.

Cette mention devrait à elle seule sonner la cloche de votre détecteur de foutaises…

Il s’avère que Muller n’a rien d’un sceptique au sens où on l’entend généralement, soit quelqu’un qui doute du rôle prépondérant de l’homme sur le climat et l’aspect catastrophique sous-entendu.

À la lumière de mes lectures récentes, Muller m’apparait plutôt comme un lukewarmer, c’est-à-dire à mi-chemin entre les deux camps. Il semble également être un homme de contradictions, comme nous le verrons.




L’allusion au scepticisme, utilisée en grande pompe, prend pour origine les faits suivants:

  • Muller a déjà publiquement déclaré que le film d’Al Gore («La vérité qui dérange») comportait des erreurs scientifiques

  • Il a également souligné, à propos du Climategate, que le comportement des scientifiques mis en lumière était déplorable

  • Enfin (et surtout!), ce dernier a osé critiquer et montrer ce qu’est «l’astuce pour cacher le déclin», exposé par le Climategate. Il y dénonce la manipulation de données (remplacer les mesures de proxies par des thermomètres) dans le but de supporter le réchauffement récent, alors que les proxies montrent un refroidissement depuis 1960, une pratique qui ne respecte pas la méthodologie et l’éthique scientifique.



Ces propos n’empêchent toutefois pas Muller de considérer le rôle de l’homme sur le climat comme étant significatif, par exemple en 2003, alors qu’il critiquait les travaux du «Hockey Team» (c’est-à-dire Michael Mann et sa bande) :

Permettez-moi de clarifier ma position. Ma lecture de la littérature et des études de la paléoclimatologie suggère fortement que le CO2 en provenance des énergies fossiles sera reconnu comme le plus grand polluant de l’histoire humaine. Il y a de bonnes chances que celui-ci ait des effets négatifs sévères sur le climat global.
Let me be clear. My own reading of the literature and study of paleoclimate suggests strongly that carbon dioxide from burning of fossil fuels will prove to be the greatest pollutant of human history. It is likely to have severe and detrimental effects on global climate
Une présentation qui laisse perplexe

On pourrait croire que les propos mentionnés ci-haut sont ceux d’un homme qui est devenu sceptique du RCA par la suite (après 2003), et qui par conséquent ne reflètent plus sa vision. Détrompez-vous.

En octobre 2010, Muller donnait une présentation intitulée «Climate Change and Energy – important recent developments», dans laquelle il indiquait, après avoir reconnu qu’une augmentation de 2% du couvert nuageux pourrait contrer le réchauffement:

Si vous croyez que nous pouvons obtenir une faveur en priant Dieu, je vous suggère de prier pour que la couverture nuageuse embarque. Si mes calculs sont bons lorsque je vous montrerai ce qu’est le problème, et si les modèles climatiques sont fiables, ce que j’estime être fort probable, alors nous aurons un réchauffement climatique.
“if you believe we can get a favor from God by praying, I suggest you pray that cloud cover will kick in because if my evaluation is right when I show you what the problem is and if the global warming models are right, and I think they are very likely right, then we are going to have global warming.”

Donc, selon les lui les modèles sont éprouvés, au point où il faudrait prier qu’il en soit autrement…

Muller enchaîne avec:

Jusqu’ici personne n’a proposé de solution sur ce qu’il faut faire…
Yet there is nobody proposing any solution about what to do about it….

Aucune solution proposée? Et qu’en est-il des mesures de réduction du CO2 comme le protocole de Kyoto et la bourse du Carbone? Au contraire, nous avons de nombreuses solutions à un non-problème!

En fait, ce que Muller voulait probablement dire, c’est que ces propositions sont inefficaces, au grand plaisir des sceptiques qui abordent généralement en ce sens:

laissez-moi vous montrer pourquoi j’estime qu’il n’y a pas de solution…
let me show you why I don’t think there is any solution …

Une partie de sa présentation consiste à critiquer sévèrement des travaux en climatologie (par exemple la courbe en crosse de hockey), et des scientifiques bien connus (tels Michael Mann et James Hansen), alors qu’il affirme du même coup croire fermement aux conclusions de ceux-ci…!?!

Le segment de 5 minutes où Muller traite de Climategate et de l’«astuce pour cacher le déclin» a fait le tour du monde sur Youtube, lui valant du coup l’étiquette de négationniste. Il faut cependant écouter la présentation complète (52 min) pour s’apercevoir que cet extrait n’est pas nécessairement représentatif de sa vision profonde sur le RCA.

L’arme de Muller

Tel que mentionné plus haut, la contradiction semble être le propre de Muller. Son arme. Il passe pour celui qui n’est pas partisan, celui qui exerce un sens critique. Il n’est pas comme les autres (ceux que l’on montre du doigt pour leur partisanerie), il est objectif, modéré.

Muller séduit les sceptiques en attaquant certains piliers du RCA, puis arrive en douce aux mêmes conclusions. N’oublions pas qu’il considère les modèles comme satisfaisants!


Attention. Je ne prétends pas que Muller soit un mauvais scientifique parce qu’il est, selon moi, plutôt carbocentriste ou lukewarmer, loin de là. Je ne remets pas en doute ses travaux non plus. Par contre, j’estime que les résultats de BEST ne supportent pas les conclusions qu’avance ce dernier, et je ne suis pas d’accord avec sa façon de présenter celles-ci. L’arrogance et le degré de certitude qu’adopte Muller me dérangent.




Muller souligne que les mesures de lutte au réchauffement proposées sont inefficaces, mais indique aussi que l’on doit agir. Comment? La géoingénérie serait-elle la voie du salut selon Muller? Probable. C’est la seule piste de solution qu’il n’a pas critiquée. Le groupe Novim (qui s’occupe du projet) y trouverait d’ailleurs probablement son compte :-)

À la fin de sa présentation, Muller – le méchant sceptique du RCA – révèle sa position par rapport à ce qui nous attend prochainement côté climat :

…le réchauffement climatique va complètement dominer… et il est attribuable au CO2
…global warming will totally dominate….due to carbon dioxide

Voilà qui est dit. Et de la bouche de celui que l’on qualifiait de sceptique au moment de la présentation.

De retour aux faits incriminants

Revenons rapidement aux arguments avancés pour qualifier Muller de sceptique, outre la vidéo virale qui traite du déclin exposé par le Climategate.

Erreurs d’Al Gore:

Pas besoin d’être sceptique pour reconnaître qu’Al Gore a commis de nombreuses erreurs dans son film (selon Lord Christopher Monckton, le film en compte trente-cinq, dont neuf font l’objet du jugement de la cour britannique selon laquelle le film est à caractère propagandiste).

Encore aujourd’hui, les propos de Gore dérangent jusqu’aux carbocentristes, tellement il exagère.

Climategate:

Quant au Climategate, ce qui surprend c’est que pratiquement aucun scientifique ne s’est exprimé pour dénoncer les pratiques illégales mises en lumière dans les courriels et documents rendus publics. Muller l’a fait, ce qui lui a valu l’étiquette de négationniste. Idem pour Judith Curry.

D’ailleurs, cette dernière (qui a également participé au projet BEST), écrivait au printemps dernier, à propos du choix de Muller pour témoigner devant le congrès:

Si la chambre des représentants avait voulu entendre un “négationniste ” lors de son audience, elle n’aurait jamais fait appel à Richard Muller!
Muller was asked to testify by the Republicans. If the Republicans wanted a “denier” to testify, they would not have invited Muller to testify
Comment Muller se qualifie-t-il?

Ironiquement, le principal intéressé ne se qualifie pas du tout comme un sceptique du RCA :

«C’est ironique de voir que des gens me perçoive comme un traitre, puisque je n’ai jamais été un sceptique du climat — seulement un scientifique sceptique», a-t-il écrit dans un échange avec le journal The Huffington Post. «Certains me qualifient de sceptique parce que dans mon livre ‘Physics for Future Presidents’ j’ai soulevé de nombreuses erreurs dans le film ‘La vérité qui dérange’. Je n’ai jamais pensé que de relever ces erreurs me qualifierait comme sceptique du climat.»
It is ironic if some people treat me as a traitor, since I was never a skeptic — only a scientific skeptic,” he said in a recent email exchange with The Huffington Post. “Some people called me a skeptic because in my best-seller ‘Physics for Future Presidents’ I had drawn attention to the numerous scientific errors in the movie ‘An Inconvenient Truth.’ But I never felt that pointing out mistakes qualified me to be called a climate skeptic.
Des témoignages révélateurs

Dans la première partie, j’ai brièvement traité du témoignage de Muller devant le congrès. On pourrait croire qu’il s’agit d’une erreur de jugement, c’est-à-dire de s’être prononcé sur des travaux encore embryonnaires, sans penser aux conséquences politiques.

Or, deux fois plutôt qu’une font planer un doute sur cette hypothèse…

En effet, Muller a récemment accepté de faire une présentation devant le congrès, à la demande d’Ed Markey et Henry Waxman, en vue de faire passer la loi du Cap & Trade aux États-Unis.

Edward J. Markey, représentant démocrate très partisan et virulent, écrivait dans un communiqué de Presse:

Three prominent scientists will present the best case yet for the end of climate skepticism in Washington and the world over the fact that the world is warming at a congressional briefing held by Rep. Ed Markey (D-Mass.) and Henry A. Waxman (D-Calif.).

The briefing will feature the first appearance on Capitol Hill by Dr. Richard Muller since the release of the Berkeley Earth Surface Temperature project results. Dr. Muller was previously skeptical about many aspects of climate science, but the massive two-year study he led has validated the fact that the world is warming. His work also debunked many talking points repeated by climate science deniers that have been repeated by lawmakers on Capitol Hill.

Muller savait très bien que le but de Markey Waxman était d’utiliser ses travaux pour des fins politiques et attaquer le scepticisme (ce qui n’a rien de secret pour personne). S’il a accepté de se prêter au jeu, c’est qu’il cherche possiblement lui aussi à faire avancer «la cause», ou au moins la sienne, au détriment de la science.

Les travaux de BEST n’ont rien à voir avec l’aspect anthropique (à savoir que l’homme est responsable du réchauffement en grande partie, via ses émissions de CO2), et ne mettent rien en lumière qui permettrait de conclure autrement.

Rappelez-vous dans la seconde partie du billet, la note de Muller qui accompagne ses résultats:

…Cette «prépublication » n’est pas recommandée pour utilisation par d’autres travaux de recherche, car les erreurs connues pourraient mener à des conclusions erronées attribuables à une compréhension incomplète des limites actuelles des données.
Conclusion

Au final, que Muller soit sceptique ou non, de même que les autres membres de son équipe, n’a que peu d’importance. Ce qui dérange, c’est la façon dont les médias ont traité l’affaire, en utilisant ce qualificatif comme un argument massue envers les sceptiques, alors que les travaux ne concluent pas en ce sens (ceux-ci ne portent même pas sur les causes du réchauffement, mais sur le fait qu’il y a eu augmentation de la température au cours du dernier siècle, ce que les sceptiques ne contestent aucunement).

Il est dommage que Muller n’ait pas tenté de rectifier le tir. À moins que cela lui convienne? En tout cas, ses propos laissent croire qu’il joue à un drôle de jeu. Qui sortira gagnant?



La prochaine partie fera en outre état des arguments des sceptiques, et comment BEST y répond…



Commentez l'article

Vous pouvez vous exprimer librement, mais vous devez néanmoins respecter certaines règles de conduite